Dans la série les tribulations d'un petit éditeur ... par le Dr Watson
Il est toujours flatteur pour un auteur d’avoir son ouvrage publié à x milliers d’exemplaires. Mais le tirage n’est pas le montant des ventes. Et trop d’auteurs ne font pas la différence. C’est comme dans le milieu économique, des personnes considèrent que le chiffre d’affaires et le bénéfice, c’est la même chose, alors que ça n’a rien à voir. A quoi bon réaliser un chiffre d’affaires de 3 milliards (le montant des recettes) si l’entreprise dépense 4 milliards, soit un déficit de 1 milliard ?
Dans l’ouvrage L’édition littéraire aujourd’hui (éditions Presses universitaires de Bordeaux), Michel Tournier relate ainsi l’exemple d’un premier roman publié chez Gallimard dont tous les exemplaires ont été retournés par les libraires. Aucun exemplaire n’a été vendu. Gallimard effectue des tirages de l’ordre de 3 000-4 000 exemplaires pour des premiers romans. On voit donc qu’imprimer des milliers de livres n’est pas synonyme de succès assuré.
Auparavant, les maisons d’édition devaient sortir des milliers de livres afin d’avoir des coûts unitaires intéressants avec l’impression offset. L’impression numérique change la donne. Les progrès de l’imprimerie et les nouvelles machines permettent de limiter les risques et de réimprimer rapidement à des coûts intéressants.
Personnellement, je préfère réimprimer plutôt que de réaliser tout de suite un gros tirage. Dans le livre cité ci-dessus, Michel Tournier déclare ainsi : « La majorité des romans de jeunes auteurs qu’on publie se vendent à trois cents exemplaires. » M. Tournier ne parle pas d’un petit éditeur, mais de Gallimard, qui est diffusé dans des centaines de points de vente, qui emploie des commerciaux, des attaché(e)s de presse et qui possède le distributeur Sodis. Si avec cette force de frappe, Gallimard ne vend que 300 livres pour un tirage de 3 à 4 000 exemplaires, vous comprenez pourquoi les petits éditeurs n’impriment que quelques centaines de livres. C’est bien beau d’imprimer mais il faut vendre après.
Avant de gagner de l’argent, l’éditeur doit vendre plusieurs centaines de livres. Regardons un exemple pratique : 500 exemplaires imprimés sont facturés 1 500 euros, soit 3 euros par livre. Mettons que l’éditeur prenne une marge de 2 euros par ouvrage. Une fois tous les autres frais déduits (diffuseur-distributeur-libraire-auteur), l’éditeur touche 5 euros (dont 3 euros amortissent l’impression). Prenons le coût total de l’impression et divisons ce chiffre par ce que récupère l’éditeur : 1 500 / 5 = 300. L’éditeur doit vendre 300 livres pour récupérer l’argent investi dans l’impression. En dessous de ce chiffre, il perd de l’argent. A partir de 301 livres vendus, il en gagne. Cela n’a l’air de rien, mais ce n’est pas évident de trouver 300 acheteurs pour l’ouvrage d’un auteur inconnu. Si vous êtes auteur, connaissez-vous 300 personnes prêtes à acheter votre (futur) livre ? Pas facile n’est-ce pas ? Sans compter qu’il y a plein de personnes qui promettent de l’acheter et qui ne le font (feront) pas. Pour des tirages de plusieurs milliers de livres, imaginez le nombre de livres à vendre avant que l’éditeur ne récupère sa mise !
Les grandes maisons d’édition affinent le tirage selon les remontées de commandes de leurs commerciaux ou de leur diffuseur : un auteur aura par exemple un premier tirage de 10 000 exemplaires et un autre un tirage de 50 000 exemplaires tout de suite.
A leur niveau, les petites maisons d’édition se débrouillent avec les moyens du bord, selon qu’elles ont ou non des librairies qui suivent leur catalogue, des clients qui aiment les livres de la maison d’édition. Personnellement, je me base sur le nombre des précommandes enregistrées par internet et par courrier pour déterminer le premier tirage. S’il ne suffit pas et qu’il y a de la demande, je réimprime.
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