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Trente-trois ans après, l'ultime roman de Nabokov

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nabokovll y a trente-deux ans, au seuil de la mort, Vladimir Nabokov demandait à sa femme, Véra, de brûler les fiches bristol sur lesquelles il avait transcrit l'ébauche d'un roman déjà achevé et absolument lumineux dans sa forme imaginaire. Un an avant, en 1976, alors qu'il était hospitalisé à Lausanne, Nabokov avait révélé à la Book Review du New York Times ses trois lectures du moment : une traduction de L'Enfer de Dante, un imposant volume intitulé Papillons d'Amérique du Nord et, enfin, un ouvrage inexistant qu'il se récitait sans cesse à lui-même et qui portait ce nom énigmatique - The Original of Laura : Dying is Fun ("L'Original de Laura : mourir est amusant").

Ce roman, comme presque tous les autres, Nabokov l'avait entièrement visualisé, à la manière du négatif d'un film en Technicolor qu'il ne lui restait plus qu'à fixer sur le papier. Cette technique lui permettait d'écrire dans l'ordre ou le désordre, selon les aléas de la composition. Pour Laura, dès 1976, à en croire son éditeur américain, tout était là : personnages, scènes, détails. Il ne restait plus à Nabokov qu'à écrire, à battre les fiches comme des cartes à jouer, pour plus tard se les distribuer à lui-même sous la forme d'un roman. Laura, Nabokov disait l'avoir déjà "lu" une cinquantaine de fois. "Et dans mon délire diurne, je le lisais à voix haute à un petit auditoire idéal dans l'enceinte d'un jardin enclos. Ce petit auditoire était constitué de paons, de pigeons, de mes parents, morts depuis longtemps, de deux cyprès, de quelques jeunes infirmières accroupies, et d'un médecin de famille si vieux qu'il en était presque invisible." C'est donc sur un lit d'hôpital, entre deux quintes d'une toux chronique, que Laura devait naître, dans une course effrénée contre la mort.

L'un des romans russes de Nabokov, L'Invitation au supplice, se terminait déjà sur la question de cette "satanée dernière volonté". "Achever d'écrire quelque chose !", répondait instamment Cincinnatus C., le héros supplicié. Nabokov lui-même n'y parviendrait pas. Il mourut un après-midi de juillet 1977, à l'âge de 78 ans, des suites d'une infection pulmonaire, laissant en héritage à sa femme et à son fils unique, Dmitri, les 138 fiches bristol qui contenaient ses dernières lignes.

Quelque temps après la mort de son père, Dmitri revint dans les chambres du Montreux Palace, où ses parents avaient vécu depuis 1961. Dans un texte intitulé Retour à la chambre de mon père, il évoquerait un peu plus tard la découverte d'une petite boîte renfermant "l'extraordinairement original Original de Laura". Ce livre, disait-il, était "une oeuvre d'une immense singularité... qui eût peut-être été la distillation la plus brillante de son génie".

Jusqu'à sa mort, en 1991, Véra Nabokov ne se sentit pas le courage de brûler Laura, elle qui, par deux fois, avait sauvé Lolita des flammes de l'incinérateur. Après le décès de Véra, il revenait donc à Dmitri - désormais seul exécuteur testamentaire - de prendre la décision de brûler, ou pas, le manuscrit enseveli depuis 1977 dans un coffre-fort suisse. Pendant près de trente ans, ses quelques lecteurs clandestins avaient juré le silence. Et Dmitri continuait de recevoir, au fil des années, des centaines de lettres lui enjoignant tour à tour de sauver ou de détruire le manuscrit. Il y a peu de temps encore, le dramaturge Tom Stoppard réclamait le bûcher, tandis que John Banville le suppliait, dans les pages du Times of London, de restituer le manuscrit à la postérité nabokovienne. Les uns l'accusaient de tergiverser pour des raisons strictement financières, les autres espéraient une ultime métamorphose du corpus dans son ensemble.

Aussi, après des années d'incertitude et de réflexion, Dmitri sentit que l'idée même que le manuscrit puisse disparaître à jamais le perturbait profondément. "Mon père m'est alors apparu un jour et m'a dit avec un léger sourire ironique : "Tu es pris dans une bien folle affaire. Eh bien maintenant, publie-le"." Mais aux yeux de Dmitri se posait également un problème d'ordre pragmatique : "Sauvegarder le manuscrit, quelles que fussent les conditions de sécurité, ne garantirait jamais son immunité. Publier, alors, mais comment ?" Fiches bristol minutieusement noircies au crayon à papier, brève succession de chapitres s'effilochant parfois en séquences rhapsodiques, paragraphes écourtés à l'improviste - Laura se présentait comme un vertigineux puzzle littéraire.

L'intrigue ? Le personnage principal de Laura, Philip Wild, est un brillant neurologue. Il est gros, effroyablement gros, et terriblement laid. Il est tourmenté par sa jeune épouse, Flora, coquette aux moeurs volages et aux "fesses étroites d'un charme ambigu et irrésistible". Or Flora sert de modèle à l'un de ses amants, auteur d'un super-bestseller intitulé My Laura dans lequel l'héroïne trouve la mort "de la façon la plus folle du monde".

A un certain moment, le mari de Flora, en neurologue dépité mais inventif, se met à réfléchir, comme par jeu, à la question de l'autodestruction. Il opte alors, contre le "suicide permanent", pour une forme de suicide réversible, rendu possible par des transes qui lui permettent de se "dissoudre" à volonté, puis de se retrouver intact, ou presque, au réveil. Wild commence d'abord par imaginer la disparition de ses orteils, qui - comme ceux de Nabokov à la fin de sa vie - le font horriblement souffrir, pour ensuite remonter progressivement jusqu'à son torse, tout en s'assurant de la possibilité d'un retour en arrière visualisé sur un écran interne couleur de prune. La mort est ainsi partout présente dans ces fragments. "Un processus d'autodestruction conduit par un effort de la volonté. Un plaisir confinant à une extase presque insoutenable."

Le sous-titre de L'Original de Laura, "mourir est amusant", laisse tout de même le lecteur perplexe. Nabokov sentait l'approche de sa propre mort et s'était jeté à corps perdu dans une oeuvre aux tonalités tout à la fois sombres et drolatiques. Mais l'insoutenable extase était-elle bien la sienne ? "Je ne peux pas pardonner la censure de la mort", avait-il un jour écrit. Et dans une annexe destinée à son plus grand roman russe, Le Don, il avait déjà postulé que "la tristesse d'une vie interrompue n'est rien par comparaison à la tristesse d'une étude interrompue".

Bien des années plus tard, dans un autre siècle et un tout autre pays, Dmitri écrirait, comme en réponse - dans une introduction à l'ultime livre de son père -, que le "chef-d'oeuvre embryonnaire dont les poches de génie se métamorphosaient ici et là comme des papillons" appelait néanmoins une lecture heureuse.
Lila Azam Zanganeh

 

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