Avec Le Cercle fermé, Jonathan Coe boucle un brillant cycle de romans politiques entamé avec Testament à l'anglaise. L'Angleterre de Tony Blair entre dans le nouveau millénaire, et les héros de Bienvenue au club dans l'âge mûr. Vingt ans après, qu'ont-ils fait de leurs idéaux de jeunesse ? N'auraient-ils d'autre choix qu'entre compromissions et immobilisme ?
(entretien réalisé en 2006)
Depuis Testament à l'Anglaise, vous critiquez avec virulence la façon dont le Royaume-Uni est dirigée. Qu'est-ce qui vous a donné l'envie d'aller dans cette direction ?
Jonathan Coe : Comme la plupart des écrivains britanniques, je n'étais pas satisfait par la tournure que prenait la politique en Angleterre dans les années 1980, particulièrement quand Madame Thatcher était au pouvoir. Il semblait que nous vivions un moment important dans l'histoire, quand la direction politique de tout le pays changeait : j'ai pensé qu'il s'agissait d'un bon sujet pour un roman. Beaucoup de gens ont la même vision politique que la mienne mais ne veulent pas en parler dans leurs livres, ils préfèrent développer des histoires plus personnelles. J'ai toujours pensé que nos destinées n'étaient pas choisies mais qu'elles étaient déterminées par des forces sur lesquelles nous n'avons aucun contrôle : la chance, la foi, les accidents, mais aussi l'histoire et la politique. Il me semblait que c'était le bon moment pour aborder ces sujets. La vie de quelques personnes et la manière dont leur existence est affectée par les décisions de gens bien au-dessus d'eux, les gens au pouvoir.
Paul, un des personnages les plus fascinants de vos deux livres, est réellement maléfique. N'avez-vous pas peur de grossir le trait en lui donnant un comportement de psychopathe qui devient par la suite ultra-libéral ?
Oui, en un certain sens, Paul est une caricature de l'ultra-libéral. Je suppose que c'est une exagération de ma part, pourtant je ne l'ai jamais vu comme un psychopathe, juste quelqu'un de trop intelligent pour son âge. Mais dans Le Cercle Fermé, plus qu'un ultra-libéral, c'est quelqu'un dont les idéaux politiques, qui ont toujours été très sûrs, deviennent instables pendant les années Blair. Il est par exemple effrayé par les médias, convaincu qu'ils vont déformer tout ce qu'il dit, et niveler son discours par le bas, jusqu'à ce qu'il ne signifie plus rien. Le livre montre le processus par lequel, lentement et péniblement, il acquiert de nouvelles convictions - notamment au moment où il se rend compte que la guerre en Irak est une erreur terrible, et où il écrit une lettre à Tony Blair à ce propos.
Lui faire chanter I'm an Anarchist, des Sex Pistols, constitue-t-il une façon de se moquer de la génération de Benjamin, qui n'a jamais beaucoup agi politiquement* ? Finalement, les gens comme Paul ne sont-ils pas les vrais anarchistes : des gens dangereux sans aucune règle ?
En fait, ce passage n'est qu'une blague sur le punk rock. Un mouvement qui a fait chanter beaucoup de gens sur l'air de I'm an Anarchist alors qu'ils ne l'étaient absolument pas. La plupart ont vieilli, trouvé des emplois d'assureur, de comptable. En tant qu'adulte, je suppose que Paul est une sorte d'anarchiste, oui, à cause de sa croyance dans un marché libre de toute entrave : un système sauvage et rude, qui rend les actions des gouvernements inutiles et absurdes.
La musique est très importante dans vos livres. Pensez-vous qu'elle reflète son époque ou est-ce plutôt l'inverse ? Seriez-vous d'accord avec le guitariste Andy Gill (Gang of Four), selon lequel l'époque actuelle est très proche de celle de la fin des 70's et du début des 80's ?
La musique est très importante dans mon précédent roman Bienvenue au Club parce que dans l'Angleterre des années 1970, vos goûts musicaux étaient un indice concernant votre orientation politique et votre personnalité. Par exemple, les personnes les plus cool et sympathiques que j'ai connues en politique écoutaient toutes des musiques black. Les classes moyennes éduquées, issues des écoles publiques d'où je viens, écoutaient plutôt du rock progressif, qui élaboraient des symphonies rock tarabiscotées. Je n'aimais pas le punk en tant que mouvement parce qu'il ne m'a jamais semblé avoir de véritables idées derrière lui - son énergie était purement destructive. Il a également préparé la voie pour Mme Thatcher, en contribuant au sentiment que le consensus politique d'après-guerre en Grande-Bretagne avait seulement apporté la stagnation. La musique est moins importante dans Le Cercle Fermé, parce que passée la quarantaine, on a plus souvent tendance à se définir par les rapports avec ses amis, sa famille, ses enfants et la société dans son ensemble, que par la musique que l'on écoute.
Toujours dans Le Cercle Fermé, Sophie la nièce de Benjamin dit à son oncle qu'il faut quelqu'un pour « garder une trace ». Est-ce aussi votre rôle ?
Non, je ne me vois pas moi-même comme un historien. Ce que j'essaie de faire avant tout, c'est de divertir le lecteur à partir d'une structure narrative intéressante et de faire éprouver des émotions que les gens n'auraient pas eu s'ils n'avaient pas lu le livre. Si les gens veulent voir mes romans comme des témoignages de l'histoire, des romans sociaux, c'est leur affaire. Mais je crois qu'ils seraient mieux servis à l'heure actuelle par les journaux et la télévision.
Benjamin, le personnage central de vos deux romans, donne l'impression d'être l'écrivain universel. Est-il votre alter ego?
Benjamin est l'archétype de l'écrivain. Idéaliste, perfectionniste. Il ne finira jamais son livre car il n'arrive pas à faire coïncider la vision idéale qu'il a en tête et le résultat dans la réalité. Je partage les mêmes idéaux artistiques que Benjamin, mais je fais des compromis, parce que je veux finir mon travail, qu'il soit publié et lu. Ce que vous offrez à vos lecteurs n'est jamais un roman "parfait", mais toujours une version manquée du livre que vous auriez voulu écrire. Quand ceci se produit, je hausse les épaules et me dis, "Ah, c'est toujours mieux que rien." Benjamin, étant un idéaliste, pense qu'il vaut mieux ne rien écrire qu'écrire quelque chose d'imparfait. C'est un bon point de vue, mais par la suite cela le rend fou.
M.G







